
TIMOUN d’HAÏTI

© Timoun d’Haïti 2010

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Mon île en lambeaux,
Voilà que tu me reviens comme une obsession,
Une plaie ouverte, jamais fermée dans le temps,
Une esquisse de l’enfer dans l’inconnu de nos fictions
Traînant dans l’ardeur de tes aurores et l’obscurité de tes nuits
Cette fatalité qui épouvante les étoiles…
Je n’ai plus mémoire de ton dernier sourire
Ni du dernier soupçon d’un arc-en-ciel d’espoir dans tes yeux
Non, je n’ai plus mémoire de ta dernière chanson
Couvant le rêve au seuil du crépuscule,
Non, je n’ai plus mémoire.
Ce qui me reste de toi ces derniers temps,
C’est ton malheur affiché sur les écrans du monde entier
Dans l’image brisée d’une mère en détresse,
Dans l’agonie des fleurs, la déroute des oiseaux,
La nostalgie d’un songe enrubanné dans les yeux d’un vieillard,
Le cri d’une femme violée, comme une fêlure
Et le chiffon des rêves d’enfants dans les égouts puants.
Pourtant,
Qui dira ton courage, ta foi, et ton refus d’abdiquer
Dans la souffrance?
Qui chantera ta chanson dans la nuit,
Celle qui ressuscite les roses qui saignent
Dans le cœur de tes martyrs?
Qui osera?
Te revoilà dans ma blessure, écharde qui loge dans ma plaie
Et hante mon existence jusque dans l’éternité de l’éloignement,
Désert de solitude dans la morsure de l’hiver infernal…
Te revoilà qui n’as jamais quitté l’univers de ma poésie…
Et si mes mots n’expriment plus l’immensité de ta douleur,
La profondeur de ta blessure,
L’infinitude de tes angoisses,
Le monde de ta peine,
C’est que ta destinée, brisure de toutes les brisures
A épuisé mes mots; et me voilà à toi,
Démuni, éperdu, cherchant vainement dans la nudité de ma pensée
Une note pour l’espoir,
Un murmure dans le miroir de ton silence pour
Adoucir ton mal.
Je ne peux plus te confier avec mon verbe
L’énigme de mon silence :
J’ai pêché tous les vocables appartenant au champ de la douleur,
Mais ma voix n’est que mutisme devant tes yeux
Et la flamme s’est éteinte
Bien avant la naissance des mirages:
Tu dépasses l’imaginaire de la tristesse.
Mon île de mémoire, d’ombre et de déraison,
Qu’est-ce l’horreur, sinon l’image de ces corps qui flottent
Dans mes larmes, qui gisent dans la boue,
L’impuissance dans les regards,
L’abandon du bonheur dans la marche d’une lune sans éclat
Et la déroute de la lumière dans les visages?
Que sera demain, sinon le prolongement de la souffrance,
Et l’oubli de la mort qui étouffe nos floraisons d’espoir?
Un chien crève, un oiseau hurle dans la nuit,
Un vieillard traîne sur le trottoir souillé,
Poussant son dernier râle,
Un enfant affamé déshabille une fleur et meurt dans son parfum,
Le soleil s’épuise à consumer le squelette d’un arbre chétif
Au seuil du crépuscule…
Personne ne dit rien et la voix qui s’élève
S’évapore comme une dérision d’amertume avant la conception
De la révolte… Personne ne dit rien.
Gonaïves n’est plus une ville,
Mon île n’est plus une île…
Ma terre est un cauchemar et son nom, une complainte.
Yves Patrick Augustin
Poème de Gary Klang